Poignée de mains vigoureuse entre un pilote et son mécano avant une démonstration en vol à Finow en 1992. © P.Bigel.

A good hand shake between a pilot and his mechanic before a demo flight at Finow in 1992. © P.Bigel.
A l'issue de la publication de la série d'articles de Jean-Luc Debroux et Hugo Mambour intitulée "Etoiles filantes" dans les premiers numéros du magazine français "Air Zone" en 1994 et 1995, Gaston Botquin a répondu à notre appel en rédigeant un article qui fut publié en guise de conclusion de cette saga. Laissons maintenant la parole à notre ami pour quelques réflexions pleines de bons sens et d'ironie douce (complétées par quelques commentaires supplémentaires) nées de ses quatre années de chasse aux “étoiles rouges”.

« C’est fini, ils sont partis, on a gagné... Laissons maintenant le temps aux politiques d’établir le "Nouvel Ordre Mondial" et l’universalité des Droits de l’Homme et posons-nous quelques questions. Les documents actuellement disponibles, mais surtout ce que j’ai vu au cours de vingt-cinq séjours (environ trois mois en tout) passés depuis 1990, d’abord à rôder autour des aérodromes soviétiques d’Allemagne, puis à les visiter ensuite, m’en donne - partiellement du moins - les moyens. D’abord la "Menace" dont on nous parla si souvent était-elle par la quantité et la qualité des moyens mis en oeuvre une réalité? Ensuite, quel était le moral des Soviétiques avant 1989 et que devint-il au cours des années qui suivirent? Enfin, quelles étaient l’ambiance, les conditions de travail et la vie des familles dans cette armée "d’occupation ?" Ainsi, à travers une passion commune pour l’aviation parviendrons-nous peut-être à mieux comprendre ceux qui furent successivement le danger bolchévique, nos valeureux alliés de la guerre pour finir en sujets de l’empire du mal...

La Menace

"Tu les verras aussi bien d'ici !" Négociations au sommet entre un spotter néerlandais et un officier russe par l'intermédiaire d'un pilote faisant office d'intérprète (Wittstock, 7 avril 1994). © G.Botquin.

'You will see them from here as well!' Hard negociations between a Dutch spotter and a Russian officer at Wittstock in April 1994.
© G.Botquin.
"Natacha" et son chat attendent d'embarquer à bord d'un Il-76 à destination de la Russie (Finow 11 mai 1993). © G.Botquin.

"Natasha" and her cat waiting for the Il-76 fight to Russia at Finow in May 1993. © G.Botquin.
Si l’on se place du point de vue quantitatif pur, en se limitant au seul territoire des deux Allemagne, tant par le nombre de terrains que de régiments d’un côté que de Wings (Geschwadern) et escadres de l’autre, on constatait une équivalence presque parfaite. Mais cette comparaison vaut-elle vraiment quelque chose? Il faut dans ce cas alors également parler des unités rapidement disponibles pour renforcer et pour compenser les pertes. Comparer les forces aériennes des pays de l’OTAN à celles du pacte de Varsovie, les unités US telles qu’on les a vues lors d’exercices "Reforger", ne permet pas d’établir l’existence d’une supériorité écrasante de l’un sur l’autre des deux camps. La 16.VA telle que nous l’avons découverte après 1990 donnait surtout l’impression d’être une force essentiellement tactique tant par les matériels qu’elle alignait que par ses méthodes d’entraînement et de combat. On tirait et on bombardait quasiment à chaque vol, et les avions étaient bardés de lances leurres IR/EM. A l’inverse de l’OTAN, on n’insistait guère sur la navigation à longue distance. Les missions planifiées étaient de l’artillerie à très longue portée...

L’utilisation d’attaques de saturation, de masse pour essouffler et mettre à genoux la défense adverse était le maître moyen. Les installations, de leur côté, étaient rustiques, démontables, mobiles. Il était normal de voir des installations radars en trois ou quatre exemplaires sur une même base pour dérouter les "Wild Weasels". Presque tous les avions pouvaient utiliser des pistes sommairement préparées voire en herbe.

Pilotes et mécanos posent pour la photo à Gross Dölln. © H.Mambour.

Pilots and mechanics posing in front of Su-17UM3 at Gross Dölln. © H.Mambour.
Les statues de Lénine sont restées en place comme ici à Wittstock, mais les slogans soviétiques avaient été effacés. © G.Botquin.

Lenin monuments remained in place like at Wittstock, but the soviet slogans had been erased. © G.Botquin.
Le personnel était habitué à vivre simplement dehors en mangeant ce qu’il trouvait. Et quand on connaît les habitudes profondément ancrées de cueillette et de pêche des populations russes ceci n’était pas un vain mot. La hantise savamment entretenue par les lobbies militaires et industriels occidentaux pour disposer de moyens toujours renouvelés et souvent excessifs, l’attaque surprise par les forces du pacte de Varsovie en Europe n'a heureusement jamais eu lieu et ne se produira jamais. Néanmoins, affirmer qu'elle ne fut jamais envisagée ni préparée par les dirigeants politiques et chefs militaires du bloc de l'Est relèverait de l'imposture. A plusieurs occasions d’anciens hauts gradés de ces pays ont admis de façon privée avoir préparé une éventuelle attaque à l’Ouest. Une opération militaire en fait très méticuleusement et bureaucratiquement préparée, dont les preuves matérielles aussi accablantes que ces tonnes de billets d’une monnaie d’occupation destinée à remplacer le D.M. ou encore la liste et les papiers d’identité préimprimés - avec adresses en RFA ! - de 300.000 administrateurs est-allemands pour les territoire “libérés” ont été découverts avec la stupéfaction que l’on devine par les autorités ouest-allemandes après la réunification. Je ne crois pas qu’une attaque surprise eut pu conduire à une défaite brutale d’une quelconque des parties. Tout montre que les Soviétiques avaient depuis 1971 bâti une armée où l’accent était mis sur l’efficacité des armes, des méthodes, au détriment de tout ce qui ne servait pas au combat. La faiblesse du P.N.B. et des ressources du pays rendait cette "solution" obligatoire et, même ainsi, il fallut en fin de compte s’incliner devant la richesse des "capitalistes américains."

Le Moral

Les familles disent au revoir à leurs proches en partance pour la Mère patrie à Finsterwalde. © P.Bigel.

Oh yes! Russians love their dads and husbands too, viz. (Stings lyrics). © P.Bigel.
Je n’ai, au cours de mes voyages, jamais décelé aucun signe significatif d’une crise importante. Les bouleversements à la tête du pays ne semblaient pas avoir beaucoup d’effet sur les troupes : la journée portes ouvertes de Finow (Eberswalde) en 1991 eut lieu pendant le "coup d’état" qui allait provoquer la chute de Gorbatchev et la fin de l’URSS; rien ne transparut sur le site ! Les unités, systématiquement constituées de gens provenant des quinze républiques de l’URSS, restaient cohérentes. A la mi-92, le drapeau tricolore russe remplaça progressivement le rouge à l’entrée des bases. En même temps, le cercle blanc et rouge orné de l’étoile et du “CA” cyrillique (Sovietskaya Armiya) était remplacé par ZGV (Zapadnaya Grouppa Voïsk). Seuls demeurèrent l’étoile rouge et les insignes de la Garde, la plupart encore barrés des lettres “CCCP”, de même que les statues de Lénine et autres attributs théoriquement dépassés. Toujours à la mi-92, la plupart des commandants de régiments furent remplacés. Il serait faux de dire que les nouveaux furent bien accueillis et bien considérés. Les pilotes et le personnel technique eurent surtout à souffrir de la réduction importante des heures de vol et, il est juste de dire, que là, des signes non trompeurs de déstabilisation étaient perceptibles. Il est clair pour moi que, bien que peu politisée, l’armée était dans sa grande majorité nationaliste et anti-réformiste. Ce qui, eu égard aux réductions de moyens imposées par les présidents Gorbatchev puis Elstine aux forces armées russes, est parfaitement compréhensible.

L’Ambiance, la Vie militaire et la Famille

"Gloire à l'aviation soviétique" (Grossenhain). © G.Botquin.

"Glory to Soviet aviation" (Grossenhain). © G.Botquin.
Comme leurs équivalents anglo-américains d’Allemagne de l’Ouest, les garnisons soviétiques étaient des morceaux de "Russian way of life", implantés sur le sol germanique. Les magasins, les clubs, les musées, les habitations et leurs abords présentaient une allure très voisine, pour ne pas dire identiques, à ce que l’on trouvait dans la Mère patrie. Les enfants étaient nombreux, fruits d’une population multiraciale avec, à côté des Russes, des types turc, arménien et asiatique. Il est exact que la majorité des navigants étaient de type russe blanc avec une proportion significative de gens des républiques du sud et quelques asiatiques. Les familles aperçues ou rencontrées ressemblaient à toutes celles de l’URSS, toujours très détendues et sans façon. Elles ne semblaient guère préoccupées par les changements de régime mais je crois que la plupart ne réalisaient pas encore toutes les conséquences que ceux-ci auraient sur leur vie future. Les enfants jouaient partout, les épouses se promenaient ou cueillaient des fruits sauvages ou des champignons au milieu des installations militaires. J’ai vu ainsi un Su-24 “Fencer” arrêter son taxi (toujours rapide) pour céder le passage à une jeune maman et son landau! Les gens étaient toujours prêts à parler avec vous; mais en russe, un peu d’allemand, très peu d’anglais - sauf les pilotes chez qui la proportion d’anglophone était réelle quoique très faible. La sécurité des installations était assurée par des conscrits et par la police militaire. Ils étaient omniprésents mais pas tatillons. Tout, y compris les tâches militaires était fait très calmement mais fort soigneusement et avec compétence. Les relations entre les pilotes et les mécaniciens semblaient très professionnelles et amicales. Les navigants dont l’éventail d’âge était nettement plus large que chez nous (20 à 45 ans) étaient plutôt ouverts, fiers d’expliquer leur travail et de montrer leur matériel dans lequel ils avaient entière confiance. Les tenues du personnel étaient variées pour ne pas dire négligées selon nos standards... Le treillis camouflé et la sacro-sainte casquette à bande bleue étaient portés au maximum d’endroits, mêmes par les officiers supérieurs. Les doubles clôtures en barbelés étaient devenues symboliques, de nombreux trous officieux raccourcissant le chemin vers l’école, les magasins ou tout simplement la ville. Un marché perpétuel ou presque, se tenait à l’entrée de chaque caserne. On y trouvait beaucoup de choses, y compris des voitures volées la veille à Bruxelles ou à Strasbourg. Là, les vendeurs étaient toujours européens dans un sens très large.

Au-delà de toute considération politique ou idéologique, n'oublions jamais pourquoi les troupes soviétiques envahirent l'Allemagne. © H.Mambour.

Beyond any ideological or political consideration, let's never forget why the Soviet troops invaded part of Germany. © H.Mambour.
Voilà quelques brèves réflexions sur cette tranche d’histoire qui nous permettent donc d’affirmer que l’homo sovieticus puis russicus militaire était finalement en tous points semblable, hormis son environnement politique et économique, à l’homo atlanticus rencontré sur les bases occidentales. Même passion pour le métier, même aspiration à vivre en paix avec leur famille et... à imaginer que l’ennemi était en face. Et, pour nous, aérophiles, juste un regret que les “étoiles rouges“ fussent aussi filantes... Il semble que beaucoup d'aérophiles n'ont pas pu ou voulu assister à cet événement unique qui se déroulait pourtant à quelques centaines de kilomètres de chez eux. Ils ont perdu quelque chose. Je dirai même beaucoup car après avoir si longtemps tourné et retourné des silhouettes et des photos floues glanées çà et là, voir réellement des MiG ou des Soukhoï déboucher sur une piste, voir les mécanos au "last chance point" avant le dernier envol d’Allemagne, se mêler aux familles avant leur retour dans la Mère patrie, cela valait la peine. Je doute qu'il soit un jour possible, même aux plus jeunes d’entre nous d’assister à un nouveau départ après une seconde Grande Guerre patriotique et une nouvelle occupation! L’Histoire ne joue jamais deux fois la même pièce... »

Que soient remerciés les nombreux Russes rencontrés, ici et là, auxquels nous souhaitons paix, amitié, bonne chance et longue vie.


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